Jeux d’humains jeux de vilains

Il se présente pour faire incinérer sa chienne décédée hier. Mon assistante remplit le formulaire. Elle s’étonne d’entendre préciser le poids : 10 kg pour un Molosse. Du coup, elle demande l’âge et les circonstances du décès. Il dit d’un air embarrassé : « Je me suis absenté et je crois que ma copine a oublié de la nourrir, elle dormait dehors et il fait froid en ce moment… ». La copine en question se pointe, un enfant dans les bras. Lui va chercher la dépouille dans la voiture. Jésus ! 12.6 kg au lieu de 28 kg ! Le linceul souillé et détrempé sur lequel elle gît semble avoir épongé sa douleur, son désespoir et son impuissance.
Ils sont repartis, elle souriait, peut-être à la pensée des fêtes. En l’absence de son compagnon, elle a avait laissé « Belle » mourir de faim et de froid. Pourquoi ? Pour quoi faire ? Il y a tant de contradictions en l’homme. Je ne peux m’empêcher d’imaginer la pauvre bête en désarroi, privée de caresses, bannie, exclue, crevant de faim, morte de froid, suppliciée par le silence, mourant d’ennui et de solitude, victime collatérale de l’inconscience et de l’égoïsme, et de la connerie évidemment.
Encore un souvenir de merde. La semaine d’avant, j’avais dû euthanasier un autre chien, victime d’une obésité soigneusement infligée par ses maîtres névrosés. Par association d’idées fatalistes, je ne peux m’empêcher de songer aux ours blancs, c’est Noël, qui crèvent de froid et de faim dans leur propre royaume, et à tout ce qui succombe dans des circonstances similaires à chaque instant qui passe. Le compagnon à poil ou à plumes est un reflet de nous-mêmes, reflet parfois morbide qui se déforme et grossit au fur et à mesure qu’il s’étend comme un spectre sur l’horizon. La mort et la souffrance font notre mirage.
Belle était un chien classé en 2è catégorie par le législateur. Dans quoi peut-on classer son bourreau ? Dans le fond, nous qui devenons hystériques devant des chiens que l’on classe en catégories dangereuses, nous sommes LA créature dangereuse, toutes catégories confondues.
Le bouc émissaire n’en finira pas d’écoper jusqu’au déluge. Les chiens sont méchants, les vaches font trop de gaz, les dauphins mangent trop de poissons, les éléphants sont envahissants, c’est pas nous c’est l’autre, il faut préserver la biodiversité, mais il faut du Round Up Bio sur nos plants transgéniques, Guignol et Gnafron font des pantomimes à Copenhague.
Et puis, après tout, au diable les ours et les baleines, l’agonie des bêtes ça vaut bien notre faim dans le monde, et puis le thon c’est bon… La souffrance n’est rien pour les uns, et n’est rien d’autre pour les autres.
Il nous suffit de ne rien faire pour être bêtes, de fermer les yeux pour être odieux, de ne pas bouger le petit doigt pour être la plus stupide, la plus barbare, la plus suicidaire des créatures.

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