Le juste, le con et le salaud…(Presse d’Armor, sept09)

Moins il a de pouvoir, plus un con cherche à emmerder le monde. Son besoin de revanche est inversement proportionnel à son pouvoir. Le matin devant sa glace, il astique l’auréole du héros qui part en mission, et le soir lorsqu’il se couche, c’est avec la satisfaction du devoir accompli : Il a semé des papillons d’automne, chassé les chiens qui montent tout seuls dans son fourgon et, d’une manière générale, harcelé les braves gens avec des motifs sans importance. C’est plus sûr que de courir après des voyous ou se mêler aux bagarres en dehors, il faut le dire, des heures ouvrables. Car la mission du con n’est pas vitale, elle est sans risque et se confine au créneau de sa compétence et de son espace-temps. Le con constitue, grâce à dieu, la minorité de sa corporation, tout le monde le sait.

Mais un expert (comme le con, dans son acceptation la plus large : scientifique, officier de justice, etc.), c’est autre chose. Celui-là tient son pouvoir de la connaissance. Il met son savoir au service d’une mission délicate : instruire la conviction intime et l’équité du juge. Car l’expert est neutre, ne ment pas, ne déforme pas, n’occulte pas, n’élude pas, n’abuse pas de sa position pour tromper le néophyte. Son éthique le tient à l’écart de toute vendetta, de toute prévarication, et ses sentiments sont réglés par sa profession de foi. Il ne peut pas prendre parti, n’est censé influencer quiconque, puisqu’il n’a d’autre but que de contribuer à la vérité. Il est incorruptible et désintéressé. Mais, hélas, pas toujours.

Il n’y a pas si longtemps, une minorité d’experts, forte d’une science ésotérique réservée à une élite, justifiait l’opinion des menteurs et formatait celle des imbéciles. Poussant le cynisme à son comble, l’inquisiteur poussait l’innocent à se convaincre d’un crime en lui faisant payer les frais de l’expert avant de lui faire creuser sa tombe. L’expert offrait à l’inquisition la caution facile d’une dictature ignominieuse. Notre société névrosée exposait ses symboles dans le supplice légal et le mensonge établi. Mais les temps ont changé, les gens sont moins ignorants. Aujourd’hui, il est beaucoup plus difficile de maquiller une intention louche sans dévoiler l’imposture. C’est pourtant grâce à ce genre de spécialiste que Monsanto a pu faire pencher la justice en faveur des OGM, et si les juges n’avaient pas eu l’alibi de leurs rapports, ils auraient du laisser courir ce stupide principe de précaution et ces arriérés du bio. L’inquisition s’est transmise dans l’expertise… Aujourd’hui personne n’est dupe, mais combien se révoltent ?

Le problème est là : La loi n’a jamais pu pondre un article sur le bon sens, ni trouvé assez de sages pour peupler les prétoires. Elle croit solutionner ses doutes et ses lacunes en nommant des commissions et des experts. Dans les temps anciens, la justice était rendue par les sages, mais ceux-ci, réfractaires à une certaine notion du progrès, ont décliné comme le Tibet, et la loi, cancérisée par une société de plus en plus procédurière, n’a pu améliorer la justice. En fait, la justice ne peut être rendue que par les hommes justes. Alors, dans notre monde égaré, vaut-il mieux se révolter contre le pauvre con qui cherche à s’affirmer en emmerdant les autres, ou bannir les salauds qui cautionnent l’assassinat légal de la planète ? Les mauvaises dispositions deviennent malfaisantes dès lors qu’elles se servent de la loi. Un salaud est un con instruit.

Après tout, notre société, habituée à nourrir ses perversions et banaliser ses scandales, masque son imposture jusque dans ses expertises. Les temps n’ont pas changé… Les cons et les salauds non plus, d’ailleurs.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *