Gazette islandaise

Depuis plus de trois mois, il ne se passe pas un jour sans que de L’armor à St Quay l’on me demande pourquoi je n’écris plus dans la Tribune libre. Et à chaque occasion je réponds pourquoi. Aujourd’hui, c’est à tous ceux qui ne m’ont pas posé la question que je réponds, et vous savez pourquoi ? Parce que cette fois, ce sont des exilés paimpolais en vacances qui m’interrogent.
C’est très flatteur de se savoir attendu loin de chez soi, de voir que le lecteur outre-atlantique ou parisien se plait autant que moi à venir se reconnaître et à se rencontrer dans ce refuge d’opinions. Sans doute ils sont descendants d’Islandais en campagne, toujours porteurs de l’espérance du retour à ce pays qui lui dit qu’il est là, qu’il les attend toujours et leur envoie de nos nouvelles.
C’est gratifiant, aussi, pour notre Presse de voir que la Tribune est toujours à la Une depuis qu’elle existe. Il faut dire que la Tribune libre est une particularité de chez nous, et pour nous, paimpolais, c’est une chance, alors gardons-la :
Nous y trouvons la liberté, le plaisir et surtout le pouvoir nous exprimer et de dire les choses. La Presse d’Armor étant un des derniers bastions à offrir une telle liberté d’expression.
Et pourtant, le problème, justement, il est là : La liberté d’expression. Pour dix mille personnes qui voudront l’ouvrir
ou apprécier qu’on l’ouvre (que je l’ouvre, en l’occurrence), il s’en trouvera toujours au moins Une qui aura toujours assez
de potentiel de nuisance pour préférer que (entre autres) je la ferme, quitte à proférer les incantations sur la diffamation ou la mise à l’index.
C’est vrai qu’il fut un temps -non regretté- où il y avait assez de matière (et d’individu) pour m’inspirer des propos polémiques, au grand plaisir du paimpolais de souche. La prose aidant et les conseils éclairés du rédacteur en chef nous épargnaient tous deux un très improbable croquemitaine contentieux … Maaaaais avec le temps, le seuil de tolérance imposé par des mentalités étrangères quelque peu procédurières et étroite d’esprit s’est affaissé au point qu’on ne peut plus dire quoi que ce soit ayant un semblant de scandale sans se voir taxé de fouteur de brin et censuré pour des raisons forcément injustes.
Qu’une minorité qui se sente mise à l’index cherche à bâillonner l’opinion de sa communauté, ne peut-on pas considérer ça comme une forme de terrorisme ? Alors, est-ce qu’il faut se résoudre à servir aux paimpolais les inévitables chicanes de collectifs en guise de restes et les priver de tout ce qui croustille ? En plus de ça, est-ce que c’est mon genre d’énoncer seulement des vérités non dérangeantes, de déplorer des évidences, d’abonder dans un consensus environnemental que même Monsanto ne pourrait plus démentir ? N’est-ce pas plus audacieux de soulever un bandeau et dévoiler avec talent une vérité pas toujours reluisante ? Est-ce que je ne m’ennuierais pas (et vous avec) à ne pas secouer le cocotier squatté par les trois singes ?
Soyons lucides : Il y a de plus en plus de tristes réalités qu’on n’ose plus nommer, ni voir, ni entendre. N’est-ce pas là une grande hypocrisie de notre société qui a tellement honte d’elle-même que même ceux qui sont chargés d’avouer ses impudeurs sont de plus en plus conviés à lui voiler la face ? Une morale d’autruche, voilà le nouvel ordre.
Alors, bon, allez savoir, j’ai peut-être aussi du boulot, des emmerdes, les deux à la fois, j’ai peut-être plutôt envie que mes lecteurs aillent voir dans mon roman si j’y suis (d’ailleurs, une tribune libre pour JC Jestin me semble aussi porteuse qu’une quatrième de page pour Hamet, chacun son tapis rouge), un hommage à un proche reclus dans son Islande aigrie, peut-être la volonté, enfin, de voir mes articles exorcisés… en tout cas, j’ai toujours envie d’écrire aux autres en général, aux paimpolais en particulier.
Au siècle supposé de la communication, c’est inquiétant pour une communauté (et ses médias) de se sentir menottée d’un côté et poudrée aux yeux de l’autre. En un autre temps, j’aurais sans doute écrit depuis la Bastille ; plus tôt encore, mes œuvres auraient peut-être fait office d’allume-feu pour mon bûcher…
En fait, pourquoi je me plains ? Je devrais me réjouir d’être censuré seulement parfois dans une société sourde-muette et aveugle.

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