… Les pets dans l’eau

“La vie me semble trop courte pour la passer à entretenir des ressentiments ou ressasser des griefs.” (Charlotte Brontë).

Depuis un bon moment mon régime a écarté la viande, de ce fait mon souffle s’est assaini sans doute en vertu des effets intérieurs. Même mes pets ne sentent pratiquement plus… ou presque… Ça me rappelle un salon littéraire… Nous étions trois à discuter avec un invité au milieu du hall quand une envie impérieuse a forcé mes entrailles. N’y tenant plus, je me suis lâché dans un soulagement impassible, persuadé d’être inodore et de ce fait furtif. Mais je n’ai pas beaucoup de chance au jeu. Rarement un de mes pets n’avait autant empesté et je me souviens encore avec amusement rétrospectif de l’éparpillement éperdu de mon aréopage. Piqué par le serpent gazeux, l’artiste intoxiqué par le sarin biologique quitta brusquement la réunion en agitant la main. Suffoquant à grands pas, il invectivait l’espace et pestait contre l’agression manifestement vivante, impalpable et tenace, qui semblait coller à son sillage. Mi-honteux mi-sourire, je restai seul, pantois, abandonné au milieu de nulle part, véritable trou noir baigné de flaveurs pestilentielles…

Kali, ma nouvelle chienne rapportée de Budape(s)t, fait pareil, mais elle, elle n’a pas nos codes sociaux et donc pas de gêne à péter en public. Moi ça m’arrange de dénoncer Kali quand elle nous considère d’un air placide et affectueux depuis son monde d’odeurs. Singulièrement d’ailleurs, ça incommode moins l’assemblée gazée de sentir que le pet n’est pas humain, donc pas blâmable.

Si les senteurs florales font l’unanimité, chacun aime en revanche se prélasser dans ses propres relents. Il est des plaisirs universels et des délices impossibles en partage. Un peu comme une névrose, sa propre puanteur ne se supporte qu’en solitaire. La solitude se complaît dans ses déchets. Il en est de même de secrets dont le caractère tabou est d’autant plus inavouable que les apparences leur offrent la flatterie d’un maquillage.

Au fond les odeurs sont bien plus traîtres que les pulsions incolores, inodores et plus aisément indétectables. Dans ce registre, tant que je resterai continent je humerai sans arrière pensée mes capiteuses remontées d’asperges, contrairement à mes penchants animaux.

Comme tout le monde, donc, je me complais dans mes émanations nocturnes micro-biotiques et use du soufflet de la couette ou du creux de la main pour mieux en piéger les arômes. A défaut de capacité inspiratoire, je multiplie les inspirations courtes pour en revivifier le parfum fugace, analyser son caractère, saisir ses nuances comme le ferait un « nez » de chez Dior. Selon le menu, j’attribue aux différents crus des noms tels que « Émanations », « Méphitic », « Méphisto », « Infernal », « Dragon vert » , « Sulfures », « Humeurs », « Solphatara », « Vesuvio », Incandescence », « Impétueux », etc. Je ne ferai pas fortune sur ce marché. Personne n’aime l’odeur de l’autre, sauf peut-être de grands psychanalystes parfumeurs en recherche de collection insolite.

Il y a aussi les pets existentiels. On appelle ça des pulsions. Des tripes du bas ou du haut, tout le monde pète en douce, individuellement ou collectivement. L’humanité empoisonne ainsi la planète en niant toute responsabilité. Ceux qui ont pété les plombs ne se cachent plus. Les politiques démasqués, eux, démentent toujours devant l’évidence. Il est constant que le monde n’aime pas plus la vérité qu’un pet en pleine figure…

Les pets sont des névroses gazeuses et les névroses sont des flatulences existentielles. Pour soi comme pour l’autre, c’est difficile de ne pas s’y complaire autant que de les avouer. Qui n’est pas gêné par les regards assassins après avoir laissé souffler mister Hankey ? Combien ne gardent-ils pas jalousement des secrets non conformes de peur de perdre la considération d’une communauté au moins aussi hypocritement coupable ? Personne et encore moins le malfrat n’aime qu’on égratigne son apparence de probité. Chaque matin l’humanité délinquante maquille ses turpitudes avec de bons sentiments.

Pour ne plus risquer d’incommoder les autres avec ses pulsions existentielles ou digestives, il est mieux de revoir son régime plutôt que serrer les fesses en espérant résister à la surpression fatidique. En politique c’est pareil, mais pour ne pas changer de régime, un politique n’ira jamais remettre en question son gros bide sur le divan. La gamelle républicaine est trop bonne. Et c’est comme ça que rien ne change et que les démons gagnent toujours.

À quoi bon regarder en arrière ou même en avant dans ces conditions ? Tourner en rond c’est comme revenir en arrière sans en avoir l’air, tourner en rond c’est comme tenter d’attraper la carotte dans un manège. Et puis, c’est aussi ressasser sa colère et cultiver ses envies, imaginer des châtiments, légitimer ses griefs et ses perversités, somatiser ses pets au bout du compte.

Tourner en rond comme les dynasties, les générations qui se transmettent leurs habitudes, leurs fuites, leurs tabous, jusqu’à leurs choix politiques. Ça peut aussi s’appeler l’esprit d’entreprise. Si les scénarios changent en apparence, le bilan est le même.

Mais regarder en arrière est nécessaire si on veut aller de l’avant. Il y a le temps qui tourne et celui qui espère…

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