La descente aux affaires

Autrefois, tout revêtait un caractère sacré. Chaque organe de la nature était symbolisé par un dieu et sa suite. Elfes et centaures couraient les forêts, les sources et bocages foisonnaient d’ondines, le dieu des montagnes assistait celui du ciel, et les esprits de l’océan insufflaient la puissance du grand large. Ils dépendaient tous les uns des autres, et l’eau, porteuse universelle de vie et de conscience, transmettait leurs secrets jusque dans les rêves, et on ne pouvait sans gratitude puiser l’onde vitale ou prélever la vie.

Associée à ce vaste organisme vivant appelé Terre, l’humanité honorait ses avatars, car seules ces entités divines pouvaient ordonner avec tant de beauté et coordonner l’univers jusque dans la chair et l’esprit avec une telle perfection…

Mais allez savoir pourquoi comment, cet équilibre a vacillé dangereusement dans la conscience humaine.

Le courant monothéiste est venu en premier inaugurer le changement. Il a converti les païens à ses idées révolutionnaires, puis a coordonné le licenciement des anciennes divinités et leurs remplacements par ses icônes avec une économie de marché. C’est ainsi que le colonialisme a asservi le spirituel et s’en est servi…

Le Dieu des hommes, en somme, confisquait le pouvoir à la table ronde des dieux Bio. Il n’était plus de mise de révérer la nature et d’interroger les astres, mais s’adresser à une seule divinité en charge des intérêts humains. Il n’était plus en vogue de chercher les présages dans la course des étoiles ou le frémissement des feuilles dans le vent, car les écritures dictaient la loi jusqu’aux murmures des fontaines. Ce coup d’état spirituel laissait aux forces du bien et du mal l’unique levier d’une raison versatile.

La parole venant jauger la foi, les druides furent persécutés avec méthode, les dieux tutélaires furent bannis, le mot païen lui-même fut relégué aux mots qui fâchent. Alors, une fois le dieu Sucellos et les korrigans licenciés avec des préavis sanglants, on put couper les forêts sans vergogne pour exploiter les mines et polluer sans scrupules. Les lieux sacrés devinrent des territoires, la magie fut pourchassée par l’ordre et la suspicion, et les forces occultes, expulsées par les bûcherons, divaguèrent sans domiciles fixes. Mais on priait quand même, et pour encadrer le besoin de croire, une armée de saints fut affectée à la colonisation des sanctuaires anciens et à la caution des  filières économiques.

Le premier désastre environnemental a donc prolongé la désacralisation de l’environnement. Les religions nouvelles ont facilité la révolution industrielle. L’inventaire des péchés capitaux était une excellente façon de cerner les tentations du diable, et aussi une manière habile d’établir un contrat biblique sujet à la transgression.

Le changement climatique, la peste et les famines qui s’ensuivirent, ainsi que la chute des cours de l’argent offrirent un sursis à l’environnement. En effet, Christophe Colomb expédiait soldats et curés vers les richesses outre-Atlantique, et les forêts européennes purent se restaurer…

Cependant, les ressources du pouvoir détenues par une Eglise corrompue échauffaient la concurrence. La révolution de 1789, consacrée en 1905, la persécuta, elle et ses symboles, tout comme cette dernière l’avait fait du paganisme, et cette fois les affaires vouèrent dorénavant aux gémonies le précieux héritage païen que les initiés relayaient autant par conviction que pour nourrir les aspirations d’une base fondamentalement attachée à ses racines. En somme, là comme ailleurs, la désacralisation en marche finissait par renverser ses derniers saints protecteurs et contaminer les sources.

Dès lors, la morale n’imposait plus à l’industrie révolutionnaire un minimum d’autorégulation sur la nature. Et si auparavant elle n’était pas violée sans scrupules, pour se dédouaner il suffit désormais d’imputer les catastrophes naturelles à la fatalité plutôt qu’à l’hystérie collective…

Depuis peu l’énergie fossile a considérablement accru le pouvoir de nuisance des péchés capitaux. Et cette ruée incendiaire vers les pièges de la fortune multiplie les dommages infligés au bois, à l’eau, à la terre et à la vie.

Les dieux protecteurs ayant rejoint nos déchets, l’humanité laisse les affaires décider de son sort. La loi, inspirée par elles, a bien évidemment exclu de ses codes les articles sur le bon sens et la morale, faisant du mensonge la référence du pouvoir.

L’émancipation de l’homme sur la nature, motivée par ses désirs et ses passions, ne peut se fonder que sur l’autodestruction.

Au 16ème siècle, l’état allemand demanda au docteur Faust de changer le plomb en or. Pour honorer ce contrat d’affaires, il brûlait dans son creuset le bois de la forêt noire. Le bois est la véritable source de richesses, de protection d’inspiration et de culture. Offrir la pierre philosophale à l’humanité assoiffée d’or était un leurre : Détruire la forêt, polluer l’air, l’eau et la Terre, c’est ça le véritable plan du malin  pour acheter l’âme humaine, car l’âme n’est pas en l’homme, mais dans le Tout dont il est une part.

JC Jestin

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