Talus : Holocauste d’Armor

Partant du principe que plus c’est grave, et moins on bouge, il semble tantôt inutile, tantôt désespérant de rabacher des évidences, tant ces dernières années le déboisement des talus a pris un caractère industriel ! On n’a jamais pu voir si loin par-delà le rideau arboré des bocages, à présent arasés et dont quelques fleurs orphelines balisent les sépultures. Le remembrement de sinistre réputation est comme un cyclone : il revient sur les lieux du désastre et se renforce de lui-même, météo politique oblige…

Pourquoi cette hystérie destructrice, insensible à  la désapprobation générale ? Chaque réponse relevée par notre enquête est vraie. Aucune n’est à classer dans la rubrique des plaisanteries :

  • Parce qu’avant le remembrement il y avait 90% d’exploitants vertueux. Aujourd’hui c’est le contraire, le système ayant confié les rênes aux 10% sans foi, ni loi…
  • Parce que la PAC subventionne au cm² sans se soucier plus que ses bénéficiaires des répercussions sur l’écosystème. De même le Conseil Général incite l’exploitant à raser son patrimoine forestier par l’attribution de primes à la chauffe au bois.
  • Parce que les arbres c’est emmerdant, ça fait de l’ombre aux derniers sillons et ça raye la cabine du tracteur.
  • Parce que c’est un jeu d’enfant de descendre un arbre avec les engins actuels qui sont trop puissants pour nos bocages.
  • Parce qu’on peut vendre le bois (chênes et autres essences centenaires), bien que beaucoup de troncs pourrissent dans le ruisseau ou dans les émergences phréatiques.
  • Parce que les lapins et les oiseaux, et tous leurs copains sont les ennemis des cultures.
  • C’est plus facile de déplier une rampe de 25 m de large pour traiter 5 ha d’un seul tenant plutôt que sur les 6 parcelles qu’il y avait avant avec leurs talus et leurs hêtres et leurs chênes centenaires.
  • Pour étendre ses parcelles (ou ses serres), l’exploitant sans scrupule défonce les chemins vicinaux,  comble les fontaines et buse les ruisseaux… du coup, le drainage frauduleux maquille la qualité de zone humide protégée. Autorités et élus ferment les yeux…
  • Pour échanger et regrouper des parcelles, puis faire disparaître toutes traces par l’arasement des talus.
  • Parce qu’il n’y a pas de police environnementale sérieuse, juste des lois factices mises en veilleuse pour des intérêts particuliers. De plus aucune loi environnementale, pas même la charte de 2005, n’est imposée en facteur limitant de politiques circonstancielles et irréfléchies, comme celles de la PAC ou du Conseil Général.
  • Et parce que l’exploitant adepte d’un matérialisme bestial n’en a rien à faire d’expulser tout un écosystème à coup de bulldozers. Et le jour où il faut repeupler à grand frais, il ne le fait pas, parce que même subventionné il doit le faire lui-même. Et de toutes façons, on a de plus en plus de mal à se procurer des espèces végétales et animales autochtones.
  • Parce qu’il doit payer ses tracteurs, et ceux qui les vendent n’ont pas conçu ces engins pour le profit de l’environnement.
  • Parce qu’il n’a ni le bon sens, ni le courage, encore moins l’envie de considérer les conséquences environnementales et écologiques de l’hécatombe qu’il provoque, inondations et pollutions les plus voyantes et les plus immédiates. Le tarissement des nappes phréatiques, quant à lui, fait l’objet de lamentations hypocrites, mais d’une augmentation des taxes sur l’eau… L’agriculture et l’élevage intensifs feront payer les dégâts à la collectivité, incluant le coût d’une dépollution au demeurant impossible, alors que le coût d’une production « Bio » incluant le respect et la préservation environnementale, fait s’acquitter d’un équivalent impôt vertueux préventif, et qui ne passe pas par le tamis administratif.
  • Et parce qu’il n’y aura personne après lui, car l’acteur du déluge, c’est lui. Et après s’être livré à une culture productiviste et à un élevage intensif à outrances, et qu’il aura ruiné la terre des ancêtres et des enfants, il cherchera alors à en tirer encore profit en la saignant sur l’hôtel de l’urbanisation galopante et du bitumage…
  • En effet, les zones humides et les talus, nutritifs et fécondateurs, sont essentiels, mais paradoxalement ne valent rien sur un marché à œillères, ce sont donc les premiers pris d’assaut par les municipalités ou les promoteurs.
  • Enfin (et ce n’est pas la raison la plus débile), en bord de voie, les pouvoirs publics prennent le relais. La faucheuse ayant supplanté le discernement du cantonnier, elle désintègre le talus en dépit de la loi (Art. L151-36 CR) et de l’insistance vaine du propriétaire à revitaliser son talus.
  • Et enfin, aussi, parce que la plupart des agriculteurs conventionnels, qui ont mis stupidement les doigts dans l‘engrenage, est prisonnière des banques et des semenciers. Elle n’est plus maître de rien et fait ce que les banques lui ordonnent.

Les talus remplissent une multitude de missions essentielles. Il régulent les eaux pluviales et tempèrent le vent, et exercent des fonctions vitales de purifications. Pénétré de beauté et de vie, leur lacis corallien tisse sur nos campagnes une vaste dentelle végétale au sein de laquelle prospère cette multitude fécondée par les étoiles.

Nos bocages et nos bosquets sont aussi le royaume des Korrigans, la corbeille des âmes bretonnes, l’écrin de nos légendes, la nourrice de nos racines. Nos rêves puisent dans ses brumes mystérieuses et ses secrets. Depuis des milliers d’années, ses menhirs et ses arbres en fleurs ont tracé et répandu les mots de l’Armorique mystique.

Désormais arasé, le moignon de talus ne maîtrise plus les dons du ciel, ce qui entraîne le lessivage des sols et l’assèchement des nappes, au demeurant contaminées. Le vent, quant à lui, n’ayant plus rien où murmurer, se met à divaguer avec de longues plaintes douloureuses…

L’eau vitale, ce fluide miraculeux qui relie tous les mondes, est le sang de cet écosystème. S’attaquer aux talus, c’est en tuer les cellules, c’est résilier l’assurance vie sur notre environnement. Ne considérer que des lignes comptables pour justifier ce massacre, c’est armer une bombe à retardement. Quels enjeux, quelles morales valent donc ce compte à rebours ?

Aujourd’hui, les fées et les elfes sont en exil. Muets, le loup, le renard et la belette. Exilés les Korrigans. Taris, rêves et légendes. Le silence des campagnes traduit la fin de toute espérance.

Ne faut-il pas préserver ce patrimoine, autant pour l’agrément que les services attachés ? Comment peut-on cautionner cet holocauste patrimonial perpétré par une minorité de déficients moraux en quête de performances morbides ? On doit s’acquitter d’écotaxe, d’impôts assainissements, etc. qui vont augmenter de façon exponentielle, tout simplement parce que les fonctions universelles offertes par nos bosquets sont méthodiquement détruites par des intégristes économiques qui s’imaginent dépendre moins des talus que de subventions.

Il n’est pas si loin le temps où l’on qualifiait les talus de « haies patrimoniales »…

Dépouiller ainsi notre patrimoine, renier nos dieux, lessiver la terre et sa mémoire, couper l’if, le chêne et le boulot, et vendre la trinité celte aux démons du profit… Qui peut dire que c’est pour l’avenir des enfants ?

Jean-Claude Jestin

(Voir nos scandales)


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